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Marathon des Sables : Envoyé Spécial Pierre Lepidi - El Maharch

Il fait près de 45 °C et le vent qui se lève assèche encore un peu plus la bouche. Quand la piste est rectiligne sur plusieurs kilomètres, le soleil vous cuit le visage, toujours du même côté. Quelques heures plus tard, dans l'ascension des dunes, les pieds s'enfoncent dans le sable à chaque pas, les cuisses brûlent et il n'y a aucun appui. Derrière la dune, il y a une autre dune. Le ravitaillement est loin, toujours plus loin.

Le Sultan Marathon des sables, qui se déroule jusqu'au samedi 14 avril dans le sud du Maroc, est l'une des épreuves d'endurance les plus dures du monde. Le parcours en ligne de cette édition 2012 est de 246 km réparti en six étapes, dont la plus longue atteint les 82 km. "La 80", comme on l'appelle, est traditionnellement la quatrième épreuve de la compétition, celle qui angoisse les concurrents mais qui leur permet d'arpenter le Sahara sous un ciel rempli d'étoiles. L'intégralité du Marathon des sables se court en plein désert, à des températures qui peuvent atteindre les 50 °C le jour et descendre à 1 °C pendant la nuit. Mais la difficulté ne s'arrête pas là. La grande originalité de cette épreuve - qui lui donne son aspect mythique - est que les concurrents vivent en autosuffisance alimentaire.

A la difficulté du tracé et des conditions climatiques, ils doivent donc ajouter le poids d'un sac à dos comprenant leur alimentation (l'eau est fournie mais rationnée par l'organisation), du matériel de cuisine, des vêtements de rechange et des ustensiles indispensables à la survie en milieu désertique : boussole, couteau, lampe frontale, fusée de détresse...

Les "ascètes" - originaires du Sud marocain généralement - portent un sac à dos de 6 kg au départ. Pour ceux qui cherchent un peu plus de confort alimentaire ou vestimentaire, le sac peut peser une dizaine de kilos. Afin degarantir l'équité entre les participants autant que pour leur sécurité, ils doiventpouvoir présenter à tout moment un minimum de 2 000 kilocalories par jour de course. Les contrôles de sac à dos sont organisés inopinément pendant les épreuves et en dehors. S'ils n'ont pas leur matériel ou leur ration alimentaire, ils écopent de pénalités et risquent l'exclusion.

Le Marathon des sables, qui célèbre cette année sa 27e édition, a déjà laissé une longue trace dans le désert. En 1984, Patrick Bauer, son fondateur, décide de courir à travers le Sahara sur 350 km, en s'élançant de Tamanrasset (Algérie). Il part en autonomie totale pendant douze jours. "J'ai vécu en communion totale avec le désert, se souvient-il. Le soir, je me préparais du pain de mie avec du fromage et des morceaux d'oignon : c'était magique ! Deux ans plus tard, je donnais le départ du premier Marathon des sables dans le Sahara marocain avec 23 pionniers." Au fil des années, la course a pris une autre dimension. En 2012, 853 concurrents d'une cinquantaine de nationalités se sont présentés au départ, le 8 avril, à l'est de Ouarzazate. Question logistique, le Marathon des sables mobilise des moyens techniques et humains considérables, notamment parce que les campements de l'organisation et des coureurs sont itinérants. Ce nomadisme de la caravane nécessite le montage et le démontage de 270 tentes tous les jours et mobilise près de 300 personnes, dont une centaine de locaux. Côté environnement, un camion incinérateur de déchets suit la caravane et 25 000 euros sont versés au titre de la compensation carbone.

Il y a probablement autant de raisons de relever ce défi qu'il y a de concurrents au départ. Le soir au bivouac, devant le feu de camp qu'ils allument dans le sable pour faire chauffer leurs repas lyophilisés, les coureurs du Sahara aiment se confier. La plupart mettent en avant "l'envie de se surpasser", "d'accomplir un défi hors norme qui nécessite quasiment huit mois de préparation" ou "d'une introspection qui permet de puiser au plus profond de soi-même l'envie d'avancer, de continuer, de ne jamais abandonner".

Beaucoup soutiennent une cause caritative, comme dix pompiers de Vannes (Morbihan) qui emmènent dans le désert, grâce à un brancard aménagé, des enfants malades. Certains cherchent à vivre " des moments très forts" avec un membre de leur famille. Claude Leonardi, un Corse solide de 76 ans, est le grand-père de Loïc Giacometti, 19 ans. "C'est vraiment une course particulière, de celles qui décuplent les émotions, indique ce dernier, qui en est déjà à sa troisième participation. Mais la faire avec son grand-père, c'est presque incroyable !"

Duc Le Quang, un autre concurrent, est psychiatre. Il a déjà marché sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle et a rejoint Rome depuis la Suisse, où il réside. En 2009, Duc Le Quang a couru la Diagonale des fous, une course en plein nature qui traverse l'île de la Réunion. Pourquoi maintenant le désert ?"Je suis venu faire une purge, vider mon esprit de tout ce que mes patients m'ont confié comme traumatismes, répond-il. J'ai besoin de me déconnecter, de me concentrer sur mes problèmes qui, ce soir, tournent autour de deux ampoules aux pieds... Je m'entraîne depuis un an pour cette épreuve. Au cours de ces longs mois de préparation, j'ai appris plusieurs poèmes de Rudyard Kipling, Ernest Henley... Je me les récite comme des mantras en avançant dans le Sahara."

Les paysages du désert marocain sont très divers. Sur le parcours, il y a évidemment des ergs (champs de dunes), mais aussi des plateaux caillouteux, des lacs asséchés, des canyons... La course traverse aussi quelques villages et des campements de nomades.

Parmi les concurrents, on rencontre des chefs d'entreprise, des ostéopathes ou des balayeurs. L'épreuve est longue, très difficile, et les différences sociales ou culturelles s'effacent. Le soir devant les khaimas, les tentes marocaines où dorment les concurrents, les destins se croisent et les amitiés se nouent. Didier Benguigui est malvoyant, quasiment aveugle. "C'est la neuvième fois que je participe à cette aventure, raconte-t-il. Je viens ici car, à chaque fois, je vis de très grands moments de partage et de communion. J'essaie aussi de montrerque l'on peut se surpasser malgré une invalidité grave."

Pendant les étapes, Didier Benguigui est relié par une corde à Gilles Clain, un ami. "J'indique à Didier la nature du sol et le préviens des obstacles, explique le guide. Plus le parcours est difficile, plus on resserre le lien entre nous. Dans les dunes, on se tient par le bras... Et quand les paysages sont magnifiques, je prends un peu de temps pour les décrire à Didier !"

A chaque départ d'étape la sono hurle, par tradition, Highway to Hell ("autoroute vers l'enfer") du groupe de rock AC/DC. Les statistiques montrent qu'environ 10 % des concurrents ne finissent pas la course, malgré le niveau de leur préparation. Les causes sont souvent liées à l'ensoleillement, à la déshydratation, aux ampoules mal soignées... La majorité des concurrents ne jette qu'un oeil désinvolte au classement général. Leur seul but est de franchir la ligne d'arrivée de la dernière étape. Ils espèrent tous y parvenir et se sont tous imaginé le faire. Un proverbe berbère assure que "celui qui espère vaut plus que celui qui attend".

Marathon des Sables : Envoyé Spécial Pierre Lepidi - El Maharch

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